Comment renforcer la place du savoir-faire français en santé à l’international ? Quelle place pour la diplomatie économique ?

Publié le 5 décembre 2016

La dimension stratégique du secteur de la santé mérite plus de reconnaissance à l’international. Quels sont les efforts aujourd’hui déployés par les clubs santé ? À l’heure où la compétitivité internationale s’accroît, comment faire davantage rayonner notre savoir-faire ?

 

Participent à cette table ronde :

  • Eric Bouteiller, Vice-Président Senior Médecine générale Asie Pacifique Ipsen et Président de RDPAC
  • Laetitia Dufay, Chef du Pôle Secteurs prioritaires à l’international à la Direction Générale du Trésor, MINEFI
  • Jean-Patrick Lajonchère, Fédérateur Export pour la famille « Mieux se soigner »
  • Olivier Laureau, Président de la Fondation Internationale de Recherche Servier et du Groupe Servier
  • Frédéric Rossi, Directeur Général Délégué Export de Business France
  • Agnès Romatet-Espagne, Directrice des Entreprises, de l’Economie internationale et de la Promotion du tourisme, DGM/DEEIT, MAEDI

Eric BRUNET

Le secteur de la santé revêt une dimension stratégique. Ses performances devraient susciter la fierté de la France mais elles ne sont peut-être pas suffisamment mises en valeur. Qu’en pensez-vous, Olivier Laureau ?

 

Olivier LAUREAU

Nous observons une croissance extrêmement rapide de la demande dans le domaine de la santé. Pour y répondre, il faut favoriser l’innovation et encourager l’exportation du savoir-faire français dans tous les pays du monde. Grâce à la qualité de notre industrie, nous disposons d’un positionnement unique.

 

Eric BRUNET

Eric Bouteiller, pouvez-vous nous dire quelques mots sur les Clubs Santé ?

 

Eric BOUTEILLER

Je ne peux parler que du Club que je connais, en Chine. Lancé depuis pratiquement trois ans, il compte désormais 135 membres. Son rôle est de faciliter les échanges d’informations et de promouvoir l’offre française, en ayant une approche de « VRP ». L’enjeu est de permettre aux acteurs de gagner en visibilité et d’être ainsi en capacité de saisir toutes les opportunités. Depuis la Chine, la France apparaît très lointaine. Elle ne constitue au mieux qu’une province européenne.

 

Olivier LAUREAU

Les Clubs Santé interviennent auprès des représentations diplomatiques pour faciliter les contacts avec les autorités locales. Au lieu d’être isolés, ils nous permettent de défendre nos intérêts de manière groupée et de promouvoir nos solutions.

 

Eric BRUNET

Ces structures sont-elles nombreuses ?

 

Eric BOUTEILLER

Actuellement, elles sont huit.

 

Agnès ROMATET-ESPAGNE

J’ai participé à la création d’un embryon de Club Santé en Australie. Celui-ci s’était constitué pour nous adresser collectivement aux autorités locales et obtenir des explications sur ce que nous pensions être une forme de discrimination par rapport aux laboratoires américains dans la fixation des prix de remboursement.

La Direction dont j’ai pris la responsabilité au sein du MAEDI a été mise en place en 2012, à l’initiative de Laurent Fabius. Son objectif est d’être ouverte sur les entreprises, en leur permettant d’exprimer leurs difficultés en matière d’export et d’investissement et en faisant éventuellement le lien avec les autres Ministères concernés.

La santé est un secteur d’activité stratégique pour la France. Ses entreprises ont une taille critique et exportent massivement. Le pays attire également les investisseurs étrangers, qui le considèrent parfois comme une plateforme pour réexporter vers le reste de l’Europe ou vers des marchés tiers. Nous avons inventé les « french doctors ». Nous disposons d’un système de soins de grande qualité, qui est perçu comme tel à l’étranger. En voyageant, nous découvrons que nous conservons une forte réputation. Nous devons donc nous appuyer sur ces atouts pour peser dans les débats internationaux et préserver notre indépendance.

 

Jean-Patrick LAJONCHERE

Le Club Santé en Chine est devenu une référence, car il combine intelligemment les actions de lobbying et les réflexions de fond. Des structures du même type ont été créées en Corée, en Russie, au Mexique, au Brésil, en Algérie, en Turquie et en Italie. Elles sont en cours de constitution au Maroc et en Tunisie. Le Vietnam et Singapour sont également envisagés.

Pour que le dispositif fonctionne pleinement, nous devons encore progresser et notamment constituer un réseau des Clubs Santé.

 

Eric BRUNET

Avez-vous le sentiment que les Clubs Santé constituent un outil central pour améliorer la diffusion du savoir-faire français à l’international ?

 

Jean-Patrick LAJONCHERE

Ils font partie des solutions. Certaines entreprises, organismes de recherche ou établissements hospitaliers sont suffisamment réputés à l’international pour se présenter seuls mais ce n’est évidemment pas le cas de tous les acteurs. Beaucoup d’entre eux ont besoin de montrer qu’ils s’intègrent au sein d’un ensemble. Dans cette perspective, la création d’une marque est en réflexion. Le projet devrait aboutir avant la fin de l’année.

 

Eric BRUNET

Au regard de ce que nous sommes, est-ce que nous sous-performons à l’international ? Selon vous, la France occupe-t-elle la place qu’elle mérite ?

 

Jean-Patrick LAJONCHERE

Je pense que nous ne savons pas faire preuve du même pragmatisme que les Anglo-saxons.

 

Agnès ROMATET-ESPAGNE

La France est extrêmement performante dans le domaine de la santé mais ne sait pas forcément le mettre en valeur. Nous manquons parfois d’audace, comme si nous avions un peu peur de nous-mêmes. Ainsi, il nous a fallu plus d’un an pour mettre en place une offre de services destinés aux étrangers souhaitant venir se faire soigner dans notre pays. D’autres Etats sont très offensifs dans ce domaine, comme la Tunisie ou la Thaïlande.

 

Eric BRUNET

Peut-être sommes-nous confrontés à des freins réglementaires ?

 

Agnès ROMATET-ESPAGNE

En l’espèce, ce n’est pas le cas.

 

Eric BOUTEILLER

De mon point de vue, les avancées sont trop lentes. Nous parvenons néanmoins à nous doter progressivement d’outils capables de mieux promouvoir le secteur de la santé à l’international.

 

Olivier LAUREAU

Le G5 est avant tout un groupe d’entreprises qui ont décidé d’inventer et de produire en France pour exporter. L’un des principaux freins que nous rencontrons est le prix de référence. Les baisses appliquées au niveau national sont systématiquement répercutées sur l’ensemble des marchés. Ce mécanisme nous prive de recettes et pourrait nous conduire, pour les préserver, à privilégier le déremboursement.

 

Eric BRUNET

Comment fonctionnent les autres pays ?

 

Olivier LAUREAU

Beaucoup d’entre eux appliquent un prix facial avec des remises. Nous demandons qu’il en soit de même en France. Il s’agit de l’une des propositions du livre blanc. L’enjeu est de maintenir notre capacité d’innover, de conserver notre savoir-faire, y compris en termes de production pharmaceutique. Il est essentiel de ne pas perdre notre indépendance sanitaire. Sinon, le risque est à terme que l’évolution des dépenses de santé ne soit plus contrôlable. Nous avons la chance, grâce à notre innovation, de pouvoir occuper une place majeure dans le monde. Nous devons la saisir.

 

Laetitia DUFAY

Je ne peux que confirmer le caractère stratégique du secteur de la santé pour l’économie française.

Il est important que les acteurs français puissent se fédérer pour se développer à l’international et s’appuyer sur les services économiques et les opérateurs publics, comme Business France ou l’AFD.

Beaucoup d’outils de financement existent pour encourager l’export mais ils ne sont peut-être pas suffisamment connus, en particulier des PME et des ETI. Même s’ils ne sont pas spécifiques au secteur de la santé, la gamme est très vaste et permet pourtant de répondre à de nombreux besoins. Des réformes ont récemment été engagées pour les rendre plus accessibles et assouplir certaines contraintes qui existaient précédemment.

 

Frédéric ROSSI

La santé est l’un des trois principaux secteurs exportateurs en France, avec l’aéronautique et l’agroalimentaire. Le savoir-faire de ses entreprises, y compris les start-ups, est reconnu partout dans le monde.

Aujourd’hui, les exportations reposent toutefois principalement sur les grands groupes, qu’ils soient historiquement français ou étrangers mais implantés en France avec des sites de production importants. Peu de sociétés de taille moyenne parviennent à se projeter à l’international.

Business France propose une gamme complète de services pour dynamiser ces écosystèmes et accompagner les entreprises dans la conquête de nouveaux marchés. Dans la santé, elles sont environ 800 à en bénéficier chaque année. Les résultats montrent que le dispositif fonctionne et permet de générer des courants d’affaires. Ces derniers se traduisent par des emplois sauvegardés ou créés en France.

 

Olivier LAUREAU

Les entreprises du secteur de la santé représentent près de 29 milliards d’euros à l’export. Elles affichent une balance commerciale positive de 9 milliards. Compte tenu de la croissance des besoins dans le monde, le potentiel est encore considérable.

 

Eric BRUNET

De quels modèles pourrions-nous nous inspirer pour accélérer ce développement ?

 

Olivier LAUREAU

Le G5 Santé a décidé de privilégier l’investissement en France mais nos entreprises sont régulièrement sollicitées par les autorités étrangères, qui leur demandent de produire localement en l’échange d’une plus grande visibilité. Or celle-ci nous manque cruellement dans notre pays. Nous parvenons encore à résister mais jusqu’à quand ? Les enjeux ne sont pas uniquement financiers. Nous avons besoin d’une vision de long terme.

 

Jean-Patrick LAJONCHERE

Le secteur des dispositifs médicaux est totalement abandonné. Il est composé d’une multitude de petites entreprises, qui n’ont pas forcément les moyens de se développer à l’international. Il existe cependant de belles réussites comme EOS Imaging, qui propose des appareils de radiologie à basses doses, selon une technologie issue des travaux du prix Nobel Georges Charpak.

 

Eric BRUNET

Olivier Laureau, quelle est la position de l’Etat par rapport à la mise en place du dispositif de prix facial ?

 

Olivier LAUREAU

L’Etat nous renvoie à la réglementation européenne. Pourtant, d’autres pays de l’Union appliquent le prix facial. Nous manquons d’un arbitre. Nous adressons à quatre ou cinq Ministères de tutelle. Le G5 Santé propose donc que le CEPS soit rattaché au Premier Ministre.

 

Eric BRUNET

J’imagine qu’il est compliqué d’être rattaché à plusieurs tutelles.

 

Eric BOUTEILLER

Cette situation est effectivement source de tensions. Le Ministère de la Santé a beaucoup de difficultés à sortir de sa mission de régulateur du système français. Je ne remets pas en cause la nécessité d’avoir un positionnement fort dans ce domaine. Néanmoins, elle ne nous facilite pas forcément la tâche à l’export.

 

Olivier LAUREAU

L’innovation est de plus en plus rapide. Il serait dommageable que la France sorte de la compétition mondiale pour des questions d’organisation administrative.

 

Eric BRUNET

De ce point de vue, les start-ups israéliennes constituent-elles un modèle ?

 

Laetitia DUFAY

J’ai récemment rencontré un certain nombre de start-ups innovantes lors d’un déplacement en Israël avec Axelle Lemaire. L’environnement est très favorable, notamment en ce qui concerne la gestion des droits de propriété intellectuelle et des brevets. Il existe une vraie capacité à attirer les investisseurs. La transformation des travaux de recherche en produits à commercialiser est également facilitée, grâce à des liens très étroits ente les acteurs.

 

Eric BRUNET

Le dispositif bureaucratique français et la multiplication des tutelles sont-ils des freins pour les industriels ?

 

Laetitia DUFAY

Je pense qu’il existe aussi une méconnaissance du système français de la part des investisseurs étrangers. Celui-ci soulève beaucoup de craintes, en termes de fiscalité, de politique d’emploi, etc. Tout n’est pourtant pas si simple, car ces contraintes s’accompagnent de contreparties.

 

Agnès ROMATET-ESPAGNE

L’important est de travailler ensemble, même si les interlocuteurs sont multiples. Tous les Ministères concernés se sont mobilisés pour améliorer l’attractivité de la France. Beaucoup d’initiatives ont été mises en œuvre en ce sens. Elles visent également à répondre à certaines difficultés que nous avons pu identifier. Nous avons par exemple obtenu des ressources supplémentaires pour l’ANSM, afin de réduire les délais d’instruction des demandes d’AMM. Des chantiers sont en cours en matière de fiscalité, de droit du travail, etc.

 

Olivier LAUREAU

Nous sommes tous convaincus de nos atouts. Face au développement des maladies chroniques, à l’émergence de nouvelles pathologies et au vieillissement de la population, les besoins mondiaux en matière de santé connaissent une forte croissante. Peu de pays sont aussi bien placés que la France pour y répondre. Nous devons travailler encore plus étroitement ensemble, afin de profiter pleinement de ce potentiel.

 

 

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