Comment préserver et développer la production de produits de santé en France ?

Publié le 5 décembre 2016

La production est une étape clef du développement. Les entreprises du G5 Santé ont plus de 50 sites de production en France et apportent ainsi un triple effet bénéfique : social, économique et médicale. Le G5 Santé préconise notamment de prendre en compte la dimension industrielle, la R&D et la création d’emplois dans la fixation des prix.

Participent à cette table ronde :

  • Francis Carré, Directeur Général de Mabdesign
  • Pierre Charbonnier, Directeur Manufacturing & Supply Chain, bioMérieux
  • Benjamin Leperchey, sous-directeur, Direction Générale des Entreprises, MINEFI
  • Brigitte Lindet, Directrice de l’Ecole Nationale Supérieure de Technologie des Biomolécules de Bordeaux
  • Bertrand Parmentier, Directeur Général de Pierre Fabre

Bertrand PARMENTIER

Localiser la production pharmaceutique en France présente un bénéfice social, économique et médical. Aujourd’hui, le secteur totalise près de 100 000 emplois et s’affiche comme l’un des principaux exportateurs. Les membres du G5 Santé présentent une balance commerciale positive d’environ 9 milliards d’euros. Nous sommes toutefois confrontés à une dégradation de notre compétitivité.

Il y a quelques années, l’industrie pharmaceutique française occupait la première place. Notre pays n’est plus qu’au quatrième rang. Nous devons nous interroger sur les facteurs d’attractivité, qui incitent les investisseurs à privilégier un pays plutôt qu’un autre. Par rapport à nos concurrents européens, nous sommes pénalisés par le poids de la fiscalité. Les délais d’accès au marché sont également très longs.

Nous vivons de grandes ruptures. Historiquement, la pharmacie était essentiellement chimique. Or de plus en plus, les médicaments sont issus du génie biotechnologique. L’industrie française ne doit pas rester à l’écart de cette transformation, ne serait-ce que pour préserver ses emplois. Il est important qu’elle continue à développer une offre d’excellence, englobant la fabrication de produits de santé en France.

 

Marc de GARIDEL

Francis Carré, comment réagissez-vous à ces constats ?

 

Francis CARRE

La situation me semble assez préoccupante. Dans le domaine des biotechnologies, la production va de pair avec le développement. Si celui-ci échappe à la France, nous perdrons pratiquement toute la chaîne. Cet enjeu est majeur pour les prochaines années. Nous ne parviendrons à pérenniser nos sites industriels que si tous les acteurs, y compris les partenaires sociaux et les pouvoirs publics, se mobilisent.

 

Marc de GARIDEL

Brigitte Lindet, comment attirer de jeunes talents vers la production ?

 

Brigitte LINDET

Nous devons faire évoluer les mentalités et faire connaître ces métiers. La France souffre également d’un manque d’attractivité. Dans les écoles d’ingénieur, nous constatons que les jeunes veulent absolument partir à l’international. Ils y trouvent leur premier emploi et la majorité y poursuit ensuite sa carrière.

Les recrutements d’opérateurs et de techniciens sont également compliqués. Beaucoup de postes ne sont pas pourvus.

Nous devons travailler plus étroitement avec les industriels et construire ensemble des formations. Nous le faisons depuis quelques années avec Sanofi.

 

Marc de GARIDEL

Pierre Charbonnier, êtes-vous confronté à ces difficultés de recrutement ?

 

Pierre CHARBONNIER

Chez bioMérieux, 50 % de notre effectif de production se situe en France. Nous investissons massivement dans ce pays et nous avons la volonté d’y rester. Nos usines ont principalement une activité d’exportation, puisque le marché domestique ne représente qu’environ 10 % de notre chiffre d’affaires.

Les compétences dont nous avons besoin existent en France, avec des formations de qualité. L’environnement est globalement favorable mais maintenir la compétitivité de nos usines est de plus en plus compliqué, notamment par manque de flexibilité. Nous rencontrons beaucoup de difficultés pour recruter sur les métiers opérationnels. Compte tenu du taux de chômage en France, cette situation est très paradoxale.

 

Marc de GARIDEL

Benjamin Leperchey, comment permettre à la France de ne pas être distancée ?

 

Benjamin LEPERCHEY

Nous essayons de jouer sur tous les leviers. Des actions ont été engagées pour permettre à la France de conserver une recherche de haut niveau et de financer ses start-ups. En ce qui concerne la production, les indicateurs se sont effectivement dégradés. Ils traduisent une perte de compétitivité globale de l’industrie française. Le gouvernement a tenté d’y répondre avec le CICE mais avec un impact encore limité. Nous devons également travailler sur des aspects spécifiques au secteur de la pharmacie et accompagner la transformation de ce dernier. Les investissements s’inscrivant dans des cycles longs, nous devons être capables de rassurer sur la stabilité du cadre fiscal et social. Nous ne valorisons probablement pas suffisamment ce que nous réussissons à mettre en œuvre dans ce domaine. Un certain nombre de politiques publiques dépassent le cadre des alternances, comme le Crédit Impôt Recherche.

Le manque d’attractivité des métiers de l’industrie n’est pas spécifique à la pharmacie. L’organisation de journées « portes ouvertes » peut être une piste intéressante pour faire découvrir aux jeunes la réalité des usines et aller à l’encontre de certaines idées reçues.

 

Brigitte LINDET

Les visites d’usines ne sont pas suffisantes. Au contraire, découvrir des opérateurs et des techniciens en scaphandre ou dans des espaces confinés fait souvent peur aux jeunes. Les générations actuelles sont encore plus réticentes. Il faut prendre davantage de temps et leur faire réellement prendre conscience de l’intérêt de ces métiers, par des stages notamment.

Les jeunes veulent absolument vivre une expérience à l’international. Pour faciliter leur retour et éviter de perdre des compétences, ils pourraient le faire dans le cadre de stages de fin d’études. Beaucoup d’entreprises françaises disposent de sites à l’étranger. Elles pourraient les y accueillir, sans couper le lien avec la France. Quelques initiatives commencent à se mettre en place dans ce domaine.

 

Francis CARRE

Nous ne pouvons pas nier que les activités de production sont en recul. Nous essayons donc de redynamiser la filière, en rapprochant l’ensemble des acteurs et en mettant l’accent sur les PME. L’objectif est de favoriser les échanges et de mutualiser certaines compétences. Nous souhaitons également créer des modules de formation, notamment dans le domaine technico-réglementaire, pour les mettre à disposition de l’interprofession.

 

Bertrand PARMENTIER

L’industrialisation est une étape clef du développement. Dès que celle-ci est engagée, le lieu de production est pratiquement déterminé pour la durée de vie du médicament.

La gouvernance de la santé est organisée en silo, ce qui empêche d’avoir une vue globale de la situation. Or nous devrions tous travailler ensemble pour créer de la valeur sociale, économique et médicale. Le G5 Santé préconise donc de prendre en compte la dimension industrielle, la R&D et la création d’emplois dans la fixation des prix, conformément à l’article 18 de l’accord cadre signé avec le CEPS. La composition de cette instance doit également être rééquilibrée, avec un rattachement au Premier Ministre pour une meilleure coordination des différents enjeux.

 

Marc de GARIDEL

Dans la pratique, je constate que les dispositions de l’article 18 de l’accord cadre signé avec le CEPS semblent abandonnées et que le PLFSS demande des efforts démesurés à l’industrie.

 

Bertrand PARMENTIER

Le CEPS est rattaché au Ministère de la Santé. Or la priorité de ce dernier est d’équilibrer les dépenses de l’Assurance Maladie.

Les médicaments représentent 15 % des dépenses de l’Assurance Maladie mais, pour la cinquième année consécutive, nous sommes mis à contribution à hauteur de 50 %. La création de valeur s’inscrit forcément dans la durée, alors que le PLFSS est annuel. Comment conjuguer ces différents horizons de temps ? A force de vivre d’expédients à court terme, nous risquons de briser tout notre potentiel.

Il me semble important de rappeler quelques chiffres. En France, 20 % de l’effort de R&D est réalisé par les industries de santé. Or celles-ci bénéficient d’une enveloppe de 600 millions d’euros au titre du Crédit Impôt Recherche. Ce dernier ne doit pas être remis en cause. Toutefois, il doit être mis en perspective par rapport aux taxes spécifiques que supporte le secteur pharmaceutique et qui s’élèvent à un milliard d’euros. Pour 2017, la contribution attendue par le PLFSS est de 2 milliards.

Nous suggérons que l’enveloppe des crédits CSIS soit portée de 40 à 200 millions d’euros et qu’elle soit fléchée pour accompagner le développement de la filière, en prenant en compte l’ensemble des dimensions.

 

Marc de GARIDEL

Benjamin Leperchey, les propositions du G5 Santé vous paraissent-elles réalistes ?

 

Benjamin LEPERCHEY

Je précise que le CEPS n’est pas rattaché au Ministère de la Santé mais personnellement aux Ministres chargés de l’économie, du budget et de la santé. A mon avis, son rattachement au Premier Ministre n’aurait qu’un impact marginal. Par ailleurs, sa composition reflète l’objectif de réalisation d’économies qui est inscrit dans la loi.

Le PLFSS traduit la volonté du gouvernement de retrouver l’équilibre des finances publiques. Par rapport aux années précédentes, les grandes masses financières sont assez comparables. Le secteur des médicaments contribue effectivement plus que ce qu’il représente dans les dépenses. Il n’est toutefois pas le seul dans ce cas.

Dans un cadre budgétaire contraint, l’augmentation des crédits CSIS nécessiterait la réalisation d’économies par ailleurs. En outre, ceux-ci représentent déjà une part non négligeable des investissements déclarés.

 

Marc de GARIDEL

L’Italie devient un acteur majeur de la production en Europe. Le Premier Ministre, Matteo Renzi a décidé de faciliter les investissements dans le secteur de la santé, qu’il juge stratégique, et de raccourcir les délais d’approbation des médicaments.

 

Benjamin LEPERCHEY

Je ne connais pas le détail des dispositions qu’il souhaite mettre en œuvre mais, dans ce domaine, l’enjeu est de réussir à proposer un avantage compétitif tout en respectant le droit européen.

 

Philippe LAMOUREUX, Directeur Général du LEEM

L’enveloppe globale du PLFSS est effectivement assez comparable à celle des années précédentes mais des évolutions majeures sont mises en œuvre à l’intérieur de ce cadre. L’innovation va désormais supporter l’essentiel des efforts, ce qui ne constitue pas forcément un excellent message pour l’avenir.

Pour ma part, je suggèrerai au G5 Santé d’introduire dans ses propositions le rattachement de la Direction de la Sécurité Sociale au Ministère des Finances. Ainsi, nous pourrions enfin disposer d’un vrai Ministère de la Santé qui défende nos intérêts.

 

Marc de GARIDEL

Pierre Charbonnier, la configuration sociale française est-elle un obstacle au développement de l’activité ?

 

Pierre CHARBONNIER

Nous sommes confrontés à une demande très volatile dans les pays émergents. Nous sommes donc favorables à toutes les mesures qui pourraient rendre le marché du travail plus fluide et nous offrir davantage de flexibilité dans l’organisation de notre production.

 

Bertrand PARMENTIER

Lors du vote des lois Aubry, l’industrie a réalisé des gains de productivité conséquents pour financer le passage des 39 aux 35 heures. Ils nous ont donné un avantage pendant quelques années mais le reste du monde nous a rattrapés. Une adaptation de notre environnement réglementaire et social paraît désormais indispensable pour préserver notre compétitivité et permettre la création d’emplois.

 

Etienne BALMER, Agence France Presse

La création de nombreuses biotechs constitue-t-elle un message d’espoir pour l’avenir de la bioproduction en France ? Craignez-vous qu’elles partent à l’étranger ?

 

Bertrand PARMENTIER

La plupart des biotechs rencontrent des difficultés au moment de leur deuxième refinancement. De ce point, les Etats-Unis bénéficient d’un réel avantage compétitif.

 

Eric POSTAIRE, Cité du Médicament, Faculté de Pharmacie de Paris

Depuis ce matin, je suis très surpris que personne n’évoque la question des brevets.

 

Marc de GARIDEL

Les brevets constituent un principe de base de l’innovation, que nous prenons pour acquis. Votre remarque est néanmoins intéressante, car un certain nombre d’évolutions sont attendues sur le sujet en 2017.

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